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Le Blog

15
Jan

Le but de l’entreprise, au-delà du sophisme et de l’idéalisme

A l’occasion d’un échange entre entreprises et chercheurs sur le thème de la libération de l’intelligence sociale, j’ai découvert le domaine de la gestion des risques liés à l’information. Cette gestion des risques est des plus ambitieuses, en effet elle concerne rien de moins que l’ensemble des informations de l’entreprise, qu’elles soient sur des emails, sur les réseaux sociaux, détenues par des sous-traitants, formalisées sur des documents internes, et ce avec catégories, classifications, durée de péremption, etc… Le but est à la fois de maîtriser du mieux possible les fuites d’information et d’être capable, en cas de demande par la justice, de fournir l’ensemble des pièces relatives à une affaire au moindre coût possible. J’ai été impressionné par la maturité du traitement de cette question et en même temps, j’ai perçu une sorte d’ambition impossible : il me semble illusoire de penser pouvoir maîtriser l’information à l’heure actuelle.

Certes pour une grande entreprise, il semble légitime de maîtriser l’information la concernant, mais tout vouloir maîtriser est perdu d’avance. Alors comment gérer au mieux cette impossible maîtrise ? C’est en ce sens que j’ai soulevé la question du but de l’entreprise. En effet, il me semble que plus l’entreprise a un but utile à la société et éthique vis-à-vis du monde, plus elle diminue le risque d’attaque et de fuites malveillantes à son égard.

J’emploie le terme éthique dans le sens de l’art de la recherche du comportement juste, qui n’est en rien lié à une morale transcendantale ou à un devoir altruiste. La recherche du comportement juste par une entreprise est un subtil équilibre entre les normes sociales émergentes et son positionnement (rapport aux salariés, aux clients, aux ressources naturelles).

Quel est le but de l’entreprise ?

En général, quand j’aborde cette question, la réponse est rapide et lapidaire : le but de l’entreprise c’est de faire de l’argent pas d’être éthique. Donc ma proposition éthique est au mieux idéaliste, au pire idiote. Pourtant faire de l’argent et être éthique ne sont pas antinomique, d’ailleurs quand je propose que l’entreprise se dote d’un but utile à la société, je ne dis pas qu’elle ne doit pas gagner de l’argent. Donc opposer le fait que l’entreprise doit gagner de l’argent à ma proposition de but éthique relève plus du sophisme, d’un manque de rigueur logique, que d’un argument valable.

Le débat devrait être : Est-ce que gagner beaucoup d’argent est contradictoire avec le fait d’avoir un but éthique ? En n’oubliant pas qu’un comportement non éthique peut générer les défaveurs de l’opinion publique, les foudres de la justice et plus simplement le désengagement des salariés.

L’argent est une fonction vitale mais non un but

Pour moi, l’argent est une fonction vitale de l’entreprise, comme le propose Jean-François Zobrist, l’argent c’est l’oxygène de l’entreprise. Mais vit-on pour respirer ? L’entreprise existe-t-elle uniquement pour gagner de l’argent ? Si tel est le cas, alors elle risque vite de s’asphyxier, préférant le profit au respect de ses salariés, l’exploitation exagérée des ressources naturelles à la soutenabilité écologique, le gain rapide au détriment de ses clients. Et globalement on peut voir un mouvement, lent et hasardeux, mais présent, vers plus de responsabilité. Il suffit d’en juger par les communications des grandes entreprises sur leur responsabilité écologique et sociale. Malheureusement, cela est, encore aujourd’hui, essentiellement marketing et réalisé contraint et forcé par la société civile.

Ce qui se joue derrière cette question est bien entendu loin d’être simple à traiter, particulièrement du point de vue de la propriété des entreprises : les grandes entreprises du CAC40 sont détenues par morceaux, qui se comptent en millions d’actions, et dont la détention est principalement motivée par la plus-value financière. Les entreprises non cotées ont, elles, leur destin entre les mains d’actionnaires aux éthiques différentes. Mais au-delà des actionnaires, il existe deux autres forces que l’on ne peut pas ignorer :

  • les clients de l’entreprise, car sans clients plus d’entreprise.
  • les salariés, car un travail avec passion est radicalement plus performant qu’un travail « alimentaire » (que ce soit par l’efficacité intrinsèque des individus, mais aussi par les coûts de structure associés à un fonctionnement au bâton et à la carotte).

Le but de l’entreprise, c’est de durer

Jean-François Zobrist propose comme but de l’entreprise de durer dans le temps, de s’adapter au changement, à l’image d’un patrimoine immobilier, d’un morceau de terre agricole, qu’on souhaite voir se bonifier avec le temps. Cette proposition est plaisante et fait sens, elle réconcilie le temps court du quotidien des affaires, avec le temps long nécessaire à une gestion respectueuse des salariés, de l’environnement, de la société et des prochaines générations. Mais durer pour durer, est-ce bien utile ? Est-ce qu’au-delà du fait de durer, il n’y aurait pas autre chose d’essentielle à toute entreprise, « sa raison d’être » ?

La raison d’être d’une entreprise est le « pourquoi le monde serait triste de sa disparition ? »

Chaque entreprise naît d’une proposition faite au monde, ce que le Lean Startup a popularisé sous le terme « proposition de valeur ». Elle a le pouvoir de vie ou de mort sur l’entreprise naissante : une proposition de valeur qui fait sens peut plaire à des clients et permettre le développement de l’entreprise. Bien sûr à ce stade, rien n’indique que l’offre de l’entreprise soit apportée de manière éthique. Il y a 40 ans, l’information était prisonnière des médias et journaux officiels, la contrôler était tout à fait possible à coût relativement faible. Mais aujourd’hui, l’information se libère et devient très difficilement contrôlable. A l’heure où la transparence peut faire trembler le gouvernement des États-Unis, faire le pari de fonder une entreprise sur une manière non éthique, c’est faire le choix d’un coût de gestion de l’information pharaonique, à chaque entrepreneur de faire ses choix. Il reste la question des entreprises existantes qui se sont développées à l’heure de la gestion possible de l’information à coût raisonnable. A mon avis, les empires existants bougeront soit quand la gestion de l’information atteindra des coûts exorbitants, soit après une presque faillite engendrée par une fuite d’information. Mais, alors que la transparence ne fait que s’accélérer, je ne vois pas survivre une entreprise qui ne traiterait pas cette question éthique.

Traiter cette question éthique, c’est produire du sens au-delà des profits, c’est se demander pourquoi le monde serait triste que l’entreprise disparaisse, c’est identifier sa raison d’être y compris après la phase embryonnaire et expérimentale du stade startup.  Bien sûr, les grandes entreprises, directement soutenues par les états ou par un quasi-monopole, pourront survivre encore longtemps en snobant cette question. Toujours est-il qu’elles se trouveront en situation de faible compétitivité par rapport à un concurrent qui aura identifié sa raison d’être. L’explication est toute simple : « la raison d’être » permet d’agréger des passions au-delà des compétences et le travail passionné est plus productif que le travail « alimentaire ».

D’après mes observations, respect, transparence et production de sens sont au cœur des mouvements organisationnels induits par le monde digital :

hackteur

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